De l'interface industrielle à l'interface sociale

Pour une ville d'équilibre robuste

Note de complément à la fiche projet de Gérard Cascino, « Tarbes, capitale des interfaces intelligentes ». Soumise par Cédrick Béler, MCF UTTOP, en pleine convergence avec la démarche initiée — et dans la perspective d'une présentation conjointe à la municipalité.


En bref

La fiche de Gérard Cascino propose une stratégie de réindustrialisation par la disruption des interactions homme-machine — diagnostic juste, architecture solide, ancrage industriel pertinent. Cette note y ajoute, sans s'y substituer, une dimension socio-numérique et territoriale :

  1. Élargir la notion d'interface : aux interfaces homme-machine industrielles s'adjoignent les interfaces socio-numériques (entre citoyens, associations, services publics, élus).
  2. Doter le projet d'un vocabulaire territorial reconnu : Tarbes comme ville d'équilibre, sous le signe de la robustesse (au sens d'Olivier Hamant) plutôt que de la performance.
  3. Penser le campus comme un Campus du numérique d'excellence à double face : ingénierie des interfaces intelligentes (volet Cascino) + humanités numériques robustes (volet SHS).
  4. Inscrire l'ensemble dans une logique de communs numériques ouverts, comme avantage concurrentiel propre aux villes moyennes.

L'intention est d'articuler, pas de complexifier — et de produire un message audible par l'élu comme par les financeurs.


1. Pourquoi élargir « interface » : un enjeu de taille pour Tarbes

La fiche Cascino définit l'interface intelligente comme un système fluide, adaptatif, anticipatif et multimodal — au point de contact entre utilisateurs, systèmes et environnements. Cette définition est juste. Elle reste centrée sur l'interface homme-machine (IHM) au sens industriel et urbain : guichets conversationnels, dashboards de gestion technique, capteurs IA, robots collaboratifs.

Or, dans la littérature des sciences de l'information et de la communication comme dans les politiques numériques européennes les plus récentes, le terme « interface » s'étend désormais aux interactions socio-numériques : entre habitants et services, entre associations et collectivité, entre commerçants et clients, entre élus et citoyens. Une bonne interface socio-numérique est aussi fluide, adaptative, anticipative et multimodale — mais elle est conçue avec et pour des humains qui négocient des relations sociales, pas seulement pilotent des systèmes techniques.

Pourquoi cela compte pour Tarbes :

Il ne s'agit donc pas d'un ajout cosmétique mais du second versant d'une même stratégie : si Tarbes vise l'industrialisation des usages de l'IA (formule de Cascino), il faut traiter en parallèle les usages industriels et les usages sociaux — sinon le projet penche, et il manque la moitié du public que le Maire a en charge.


2. Le Jumeau Numérique d'Interaction Sociale (JNIS) : un outil-pivot pour la commune

La fiche Cascino mentionne les jumeaux numériques dans leur acception industrielle classique : maintenance, conception, optimisation des systèmes techniques. Cette acception est bien établie.

Une seconde acception, plus récente et plus rare, gagne du terrain dans les comités techniques nationaux : le jumeau numérique d'interaction sociale (JNIS) — un modèle simulable des dynamiques entre acteurs humains et entre humains et services, conçu comme outil d'aide à la décision pour les collectivités.

Cas d'usage immédiats pour Tarbes :

Le JNIS s'articule au jumeau numérique urbain de Cascino : ce dernier modélise la ville comme système technique (énergie, flux, déchets, capteurs), le JNIS modélise la ville comme tissu d'interactions humaines. Les deux ensemble produisent le premier jumeau numérique territorial complet d'une ville moyenne en France — ce serait, là encore, une première européenne pour une ville d'équilibre.


3. Tarbes ville d'équilibre : un positionnement reconnu et mobilisateur

La fiche Cascino parle de « ville moyenne agile, laboratoire de déploiement et d'industrialisation des usages de l'IA ». La formule est juste mais peut être enrichie d'un cadrage territorial reconnu.

« Ville d'équilibre » est un concept structurant en aménagement du territoire : forgé par la DATAR dans les années 1960 pour désigner les villes intermédiaires destinées à équilibrer la métropolisation, il connaît un fort retour depuis 2010 dans les politiques publiques (ANCT, France Stratégie, Régions). Il désigne des villes :

Conséquences stratégiques pour le projet :


4. Robustesse plutôt que performance : un cap politique différenciant

La fiche Cascino mobilise les notions de résilience, de durabilité et de souveraineté. Très bien. Une notion connexe — qui les structure — gagne à être citée explicitement : la robustesse, telle que l'a popularisée le biologiste Olivier Hamant (INRAE).

La robustesse est la capacité d'un système à perdurer dans des conditions instables, par opposition à la performance qui maximise un résultat dans des conditions stables. Hamant montre que les systèmes vivants ne sont jamais optimaux — ils sont robustes : redondants, lents, hétérogènes, sous-optimaux à court terme, indestructibles à long terme.

Ce que cela apporte au projet :

Le cap stratégique pourrait s'énoncer : « Tarbes, ville d'équilibre robuste — qui ne court pas après les modes mais construit ce qui dure. »


5. Un Campus du numérique d'excellence à double face

La fiche Cascino propose un Pilier 1 « ENIT/UTTOP Interface Lab » centré sur un Mastère Spécialisé en Design d'Interfaces Intelligentes — UX, IA embarquée, interaction vocale, 3D temps réel, robotique collaborative. Excellent positionnement pour la face ingénierie.

Pour faire du Campus un véritable pôle d'excellence différenciée, il importe de l'équilibrer par une seconde face SHS-numériques. La nouvelle UTTOP est précisément en train de structurer un master en sciences sociales (ouverture envisagée à horizon 2027), qui pourrait devenir le pendant SHS de l'Interface Lab.

Proposition : un Campus du numérique d'excellence à double face, articulant deux parcours / deux mastères :

Face Ingénierie (Cascino, ENIT) Face Humanités numériques (Béler, UTTOP)
Mastère Spécialisé Design d'Interfaces Intelligentes Master Humanités Numériques Robustes (mi-SHS, mi-ingénierie)
UX industriel, IA embarquée, robotique, RA/RV Sociologie du numérique, gouvernance, communs, design participatif
Cas d'usage : industrie 4.0, santé connectée, mobilités Cas d'usage : citoyenneté numérique, médiation associative, JNIS, services publics co-construits
Partenaires : DAHER, Alstom, Nexter, Forges, SCT Bazet Partenaires : Mairie, EPCI, communes Pyrénées centrales, associations, presse locale
Tickets : France 2030, FEDER, Bpifrance Tickets : ANCT, ANR-AAPG, fonds Région SHS, Digital Public Goods

Les deux faces partagent un socle commun :

Argument différenciant : ni Toulouse (très ingénierie / IA brute) ni Bordeaux (essentiellement SHS) ne disposent d'un campus à cette articulation pleinement assumée. Tarbes y trouverait son avantage compétitif structurel — pas par la taille, par la cohérence.


6. Communs numériques : l'avantage des villes moyennes

Une dernière brique manque dans la fiche Cascino — au regard des dynamiques européennes les plus récentes (Digital Public Goods, Digital Commons Act, programme européen Interoperable Europe Act 2025) : la dimension communs numériques.

Postulat : une ville moyenne ne gagnera pas la course aux budgets R&D contre les métropoles. Elle peut gagner la course à la mutualisation :

Ce que cela apporte au projet de Cascino :


7. Synthèse — un ajout en six lignes

  1. Élargir « interface » : industrielle et sociale.
  2. Ajouter le JNIS comme outil-pivot pour la commune.
  3. Cadrer Tarbes comme ville d'équilibre (vocabulaire reconnu, financements adaptés).
  4. Inscrire la stratégie sous le mot robustesse (Hamant), plutôt que performance.
  5. Faire du Campus un Campus à double face : ingénierie + humanités numériques robustes.
  6. Assumer une logique de communs numériques : avantage compétitif des villes moyennes.

8. Articulation avec la fiche Cascino — section par section

Section fiche Cascino Apport socio-numérique proposé
§1.1 Faire face aux grands défis Ajouter défi démocratique : crise du lien, perte de confiance, fracture numérique sociale — tous traitables par interfaces socio-numériques.
§1.2 Technologies émergentes Citer JNIS aux côtés des jumeaux numériques industriels.
§2 Interfaces intelligentes Définition élargie : socio-numériques + IHM industrielles.
§2.1 Domaines d'application Ajouter citoyenneté numérique, médiation associative, services publics co-construits aux côtés d'industrie 4.0 / santé / commerce / éducation.
§3 Approche territoriale intégrée Renforcer §3.2 (culturel/éducatif) par humanités numériques robustes ; renforcer §3.3 (care) par interfaces socio-numériques au service du care.
§4 Ancrage territorial Compléter par positionnement ville d'équilibre + Pyrénées centrales (centralité bigourdane).
§5 Rôle Grand Sud-Ouest Préciser la complémentarité Toulouse-Tarbes : Toulouse = IA brute / industrielle ; Tarbes = articulation ingénierie + SHS + commun.
§6.2 Architecture en 3 piliers Pilier 1 = double face (Mastère MS + Master Humanités numériques robustes) ; Pilier 3 = élargi aux usages citoyens et à la co-construction.
§7 Consortium Ajouter : associations / représentants société civile / EPCI Pyrénées centrales.
§8 Gouvernance Préciser que le Comité d'éthique IA intègre des compétences SHS (équipe SoNum LGP) et qu'il pilote aussi le volet communs / open source.

9. Modalité d'intégration proposée

Cette note n'a pas vocation à être annexée en l'état à la fiche Cascino. Elle constitue :

L'idéal, à terme, serait une fiche V3 co-signée Cascino-Béler sur les sections où l'apport est partagé, ou — alternative plus légère — une fiche Cascino V3 modifiée par Cascino lui-même intégrant les points qui lui semblent justes, et un document compagnon Béler pour le reste.


Cédrick Béler — Maître de Conférences, section 61 — UTTOP Laboratoire Génie de Production, équipe Systèmes Socio-Numériques (SoNum) Responsable du Groupe de Recherche Ingénierie de la Connaissance et de l'Expérience (ICE) cedrick.beler@uttop.fr · +33 (0)6 81 33 02 04